De la conscience

« La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve.»

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Rûmî

L’aube se lève sur Beyrouth. Le soleil rougeoie à l’horizon émergeant des eaux bleues de la Méditerranée. La ville s’éveille d’une nuit ponctuée par le chant des sirènes et le sifflement des missiles. Encore un matin, encore la vie qui s’étire doucement des draps de poussière. On se prend à rêver que tout s’arrête enfin, que la douceur du vivre l’emporte sur les affres de cette guerre sans fin. Soudain, le chaos, les sirènes n’ont pas eu le temps de hurler. Aucune information n’a filtré. Aucune mise en garde n’a été émise. Le ciel s’embrase, les missiles fusent, les immeubles s’effondrent dans un nuage de gravats. Des vies s’éteignent dans leur sommeil. Des vies ! Quelles vies ? Peu importe quelles qu’elles soient. Une vie est une vie. Non répondront quelques-uns, certaines vies valent plus que d’autres. Qui êtes-vous pour le prétendre ?

Le pilote a ses ordres. Son chasseur est armé. Il a l’ordre de frapper un immeuble au sud de Beyrouth. Il a conscience de protéger son pays, sa famille les siens. On ne lui demande pas de réfléchir, mais d’obéir. Un ordre est un ordre, on ne le conteste pas. Il a décollé au petit matin de sa base. La photo de ses enfants lui rappelle quel est son devoir. Il survole la baie. Beyrouth est encore endormie. Il verrouille ses instruments de visée sur son objectif. L’immeuble en question est devenu sa cible. Selon ce qu’on lui a dit, ce serait le siège d’une organisation terroriste dans lequel se cache un des chefs de guerre. Ce dernier est tellement lâche qu’il s’abrite dans un bâtiment résidentiel, entouré de boucliers humains. Le pilote n’en a cure. Il doit éliminer cette racaille. Peu en importe le prix. Il a perdu des proches un 7 octobre. Il est dans son droit, celui de la loi du Talion, en légitime défense. Il appuie sur le bouton. Et reprend son vol avec le sentiment du devoir accompli.

L’immeuble servait-il de cache à ce terroriste ? Personne ne le saura. Des dizaines de personnes seront ensevelies, blessées ou mutilées. Elles étaient au mauvais moment, au mauvais endroit. Peut-être étaient-elles des terroristes en puissance. Personne ne le sait. Personne !

En 2003, de jeunes soldats américains aux commandes de leur char entraient dans Bagdad. Le tireur s’amusait à tirer sur des silhouettes lointaines qui s’abattaient comme des mouches dans son champ de vision. Après chaque tir réussi, il exultait come l’adolescent qu’il était encore dans sa tête devant un jeu vidéo. Mais ce n’était pas un jeu. Il ne s’enthousiasmait de la mort d’un inconnu. Il faisait son job.

L’homme est cet être à la fois fabuleux et abject. Il est capable du meilleur comme du pire. Sa conscience n’est pas toujours mise à l’épreuve. Elle peut être éteinte par les slogans, les mots d’ordre et la propagande. Elle peut être manipulée au nom de la démocratie, de Dieu ou de tout principe érigé en vérité par une élite, celle de l’argent, du pouvoir ou des intérêts économiques au rang desquels s’agitent les politiciens. Ce sont ces gens qui se connaissent mais ne s’entretuent pas, comme le disait Paul Claudel. Ils font faire la besogne par les gens qui ne se connaissent pas mais s’entretuent.

Pour justifier telle ou telle action, on se dédouanera des dégâts provoqués par le terme de dommages collatéraux. Qu’importe le prix, si l’objectif visé est atteint. Quel objectif d’ailleurs ? En stigmatisant l’autre comme un ennemi potentiel, on ne réussit qu’à semer les graines de la haine. La haine n’engendre que de la haine ; la guerre que des destructions sans fin. Et qui en tire vraiment profit ?